Le 07 juin 2003, nous quittons le port de Keehi à Honolulu par 21°Nord. A 14 heures, il fait 31,5°C dans le bateau. Nous avons envoyé la grand voile et le génois léger. En prévision de coup de vent possible plus au nord, nous avons échangé notre foc de route habituellement monté sur l'enrouleur pour une voile plus petite. Pour les vents légers, nous installons sur l'étai largable le génois léger. On contourne l'île de Oahu par l'ouest. Arrivés à la pointe Barbers, le vent tombe complètement. Nous nous dégageons de la pointe au moteur et on remonte le long de la côte ouest . Les prévisions météo ont annoncé des vents très légers pour toute la zone. Aussi, on s'attend à utiliser pas mal le moteur, le temps de bien se dégager des îles. Ce sera seulement le 10 juin que nous retrouverons les alizés réguliers de Est Nord-est de 15 à 20 noeuds, à la hauteur des 25° Nord. Le ciel perturbé laisse la place à une grande étendue de ciel bleu avec quelques petits cumulus sans grains. Notre vitesse moyenne est de 7 noeuds. Comme le vent est régulier, nous pouvons brancher notre régulateur d'allure qui a le gros avantage de ne pas consommer d'électricité puisqu'il ne comporte que des pièces mécaniques. La température va diminuer progressivement et à14 heures, le 14 juin nous n'avons que 26°C à l'extérieur. Nous prenons encore nos douches à l'extérieur ! La mer et le vent resteront réguliers pendant plusieurs jours. Peu de cargos croisent notre route, souvent d'est en ouest. La veille reste primordiale de nuit comme de jour.
Le 16 juin sera notre premier jour de navigation dans une brume
épaisse. On ne voit pas à 200 m ! Pour moi, c'est la première fois que
je navigue dans ces conditions de brume en pleine mer. Nous avions
rencontré des bancs de brume en longeant la côte du Maine en 1992 (Est
des USA) mais nous étions tout prés de la côte et au moteur car il n'y
avait pas de vent. Cette fois-ci, le vent est constant à 20 noeuds,
nous avançons à 6/7 noeuds dans un mur de brume. Aucun
moyen de voir les cargos à l'oeil nu, je trouve cela
angoissant. Mais heureusement la technique vient au secours de notre
déficience visuelle, et nous allumons le radar ! Il y a une touche
magique qui s'appelle "l'homme de veille". Nous laissons le radar en
position stand by et toutes les 10 min. le radar se "réveille"
automatiquement et fait un tour d'horizon : il nous prévient par une
sonnerie s'il y a le moindre écho sur son écran. Génial et tellement
rassurant. Nous
"verrons" ainsi 4 cargos qui passeront à 2 miles de nous.
De temps en temps, nous aurons des trouées dans la brume, et nous apercevrons le ciel bleu d'azur qu'il y a juste au-dessus du bouchon de brume avant de replonger dedans.
De temps à autre, la visibilité s'élargit et nous effectuons une veille visuelle soit en passant la tête dehors, soit par les hublots du bateau (je préfère dehors ! Jean-François préfère par les hublots) La température diminue : nous en sommes à 14°C extérieur
toujours à 14h. Le panneau de la descente est depuis longtemps maintenu
fermé, pour isoler l'intérieur du froid et de l'humidité apportée par
la brume. Tous les soirs je prépare une soupe pour nous réchauffer
l'intérieur du corps. A
chaque fois, nous pensons au premier achat à faire en arrivant : un
chauffage ! Lors des manoeuvres sur le pont, il arrive que nous soyons
mouillés par la pluie ou une vague. Nous avons installé un "séchoir" à
l'intérieur pour accrocher nos vêtements... Ce n'est pas très élégant
mais c'est efficace.
Avec notre avance vers le nord, la durée de jour augmente, et le soleil se couche de plus en plus tard, de même qu'il se lève plus tôt le matin. Ainsi à Hawaii, le soleil se levait vers les 7h et se couchait aux environ de 18h30. Le 17 juin, nous sommes par 40°N, le soleil se lève vers 4h30 et se couche vers 21h30. Et plus nous montons, plus le jour est long. C'est très appréciable pour les quarts de veille. Nous sommes par 46°30N le 21 juin, toujours dans la brume, le baromètre dégringole régulièrement. Il passe de 1030 hPa à 1017 hPa le 22, puis 1003 le 23 juin. Nous savons en consultant les cartes météo qu'une tempête se trouve devant nous (vers les 55°N) La vitesse de son déplacement vers le Nord-Est doit la faire passer devant mais elle a ralenti et nous la rattrapons... Ce 21 juin, en fin de journée, le vent vire du ENE à l'Est, puis au Sud le 22 au matin. On se prépare à recevoir de forts vents en réduisant les voiles et en rangeant l'intérieur du bateau. A la fin de la journée, le vent de SSW est monté à 35 noeuds et grimpe toujours. La mer est forte, les vagues de 2 à 3m viennent de l'arrière.
La nuit venant, nous mettons le pilote électrique après avoir barré une
partie de l'après-midi. Le 23 juin, le vent atteint 35 à 40 noeuds. Les
vagues sont plus fortes : 4 à 5 m en déferlant à leur crête. Nous avons
la grand voile à 2 ris et le foc roulé à la moitié. Dans la matinée, le baromètre continue de descendre.
On affale complètement la grand voile (nous n'avions pas installé la
troisième bosse de ris...) et on poursuit notre route sous moitié de
foc seulement. Nous allons à la vitesse de 8 à 10 noeuds avec un vent
de SSW.
A partir du 24 juin, le vent diminue de force, le baromètre et la mer mettront plus de temps l'un à remonter et l'autre à se calmer. La température reste dans les 8°C à l'extérieur. Nous n'aurons jamais moins de 11°C à l'intérieur même pendant la nuit.
Nous longeons l'île de Kodiak avec un temps brumeux, poussé par une petite brise. Petite heureusement , car les tubes de l'enrouleur se sont déboîtés... Nous avons donc enroulé le foc et envoyé le génois léger. De nombreux oiseaux tournent autour du bateau. Je reconnais le macareux avec son vol particulier qui ressemble à celui du perroquet (très rapide et saccadé ) ses pattes et son bec sont orange vif. Je verrai aussi de gros oiseaux comme des goélands mais avec un corps plus rond et trapu et un bec plus crochu. J'ai vu des cormorans. Et il y a un autre oiseau qui manifestement passe sa vie plus dans l'eau que dans l'air. Au loin je verrai le souffle de plusieurs baleines et un immense éclaboussement d'eau. L'une d'elle a sauté. Quand Jean-François se lèvera, nous aurons la chance de voir près du bateau, une baleine qui plongera en faisant sortir sa queue d'une façon très majestueuse. Pas eu le temps de sauter sur l'appareil photo. La côte très déchiquetée laisse prévoir de magnifiques mouillages. Nous apercevons en arrivant près de la ville de Kodiak, les sommets des montagnes encore enneigés. Nous avons une frayeur en arrivant dans le chenal d'accès de Kodiak. Le moteur principal se met à fumer et il n'y a plus d'eau qui sort de l'échappement. Décidément !!! En fait, on s'aperçoit qu'une énorme branche de kelp (algue d'ici qui peut faire dix mètres de long) s'est coincée devant la quille et de temps en temps les larges feuilles viennent obstruer l'arrivée d'eau de refroidissement. Bon, marche arrière pour décoincer cette longue "branche" et on reprend la route avec le coeur battant encore fort. Après 19 jours de mer, nous serons accueillis par les employés du port de St Paul qui nous attribuent une place au milieu des bateaux de pêche. Le bateau est amarré, le moteur est coupé, nous admirons notre nouvel environnement avec beaucoup d'émotion.
Un an après notre départ, avec au total 125 jours de navigation depuis Bénodet, Finistère nous arrivons enfin au point de chute de ce voyage : l'Alaska. Patago et son équipage sont arrivés à Kodiak. Nous allons rester dans les environs cet été puis cet hiver nous irons dans le Prince William Sound. Déjà, le coin nous plait beaucoup et les habitants semblent très accueillants. A suivre... : Le village de KODIAK |